Mais qui étaient ces gens des pays de l’Yonne ?
Pour les historiens français, la période moderne commence à la fin du XVe siècle et s’achève en 1792. C’est durant cette époque que les archives deviennent abondantes pour retracer l’histoire des paysages, de l’habitat et des institutions. C’est durant cette même époque que l’on identifie plus précisément les communautés humaines et les individus qui les composent.
Le foisonnement des sources d’archives, et en particulier l’abondance de la documentation judiciaire et notariée, permet ainsi une exploration très ciblée de morceaux d’histoire choisis qui éclairent une histoire générale que l’on pense avoir comprise dans ses traits les plus généraux. Il y a donc encore fort à faire, si l’on se focalise précisément sur de minuscules événements.
La plupart de ces événements évoquent des tensions. Des tensions très fortes parfois, relatées par leurs propres acteurs, à travers des témoignages, des pièces judiciaires et des actes notariés.
Il en résulte une capacité à raconter l’histoire de ces pays qui recouvrent un département artificiellement créé, dont le seul point commun est d’appartenir au bassin hydrographique de la rivière d’Yonne. C’est pourquoi on parlera des pays de l’Yonne dont la diversité administrative, fiscale, seigneuriale fut aussi importante que la diversité géographique physique.
L’Yonne est un département formé par certains segments des anciennes provinces et généralités de Bourgogne et d’Ile-de-France, des bailliages royaux et présidiaux d’Auxerre, de l’Auxois, de Sens, d’Orléans et de Troyes, des diocèses d’Auxerre, de Langres et de Sens, ou encore de microrégions, possédant une certaine unité paysagère, géologique et économique, comme le Gâtinais, le Morvan, le pays d’Othe, la Puisaye et le Tonnerrois : vallées, plateaux, rivières, ruisseaux, avec leurs niches singulières de production et de circulation : le vin, le cuir, le textile, le bois et la pierre. Plus bas encore dans la hiérarchie des seigneuries et des lieux de justice, chaque finage, chaque fief, chaque communauté surtout, se définissait par ses propres ressources, ses capacités économiques et politiques, son cadre de vie.
En regroupant dans cette publication des récits de microhistoire d’une certaine épaisseur, nous chercherons à mettre en évidence ce qui singularisait ces gens des pays de l’Yonne, ce qui les rapprochait ou les distinguait les uns et des autres, afin de brosser un portrait d’histoire moderne, étayé par de nombreuses pièces d’archives.
La fin du Moyen Age avait laissé des champs déserts et des villes exsangues qui survivaient dans l’intermittence des crises de la guerre de cent ans. La période moderne raconte une autre histoire empreinte de prospérité mais aussi de nouvelles violences. Cette histoire permet de mettre en lumière certains individus, des gens laissés dans l’ombre qui surgissent avec la découverte d’une pièce d’archives. Nous y verrons se dérouler des itinéraires reconstitués et des événements remarquables dont la teneur s’oppose parfois aux généralisations abusives formulées sur la condition sociale des hommes et de femmes de ces pays. On ne se reconnaît pas laboureur de la même façon dans les plaines champenoises du Sénonais que dans les contrées montagneuses du Morvan ou bocagères de Puisaye. Les modes de vie sont différents, les ressources et l’habitat également. Les circuits économiques empruntent des voies adaptées à chaque finage, même si l’axe fédérateur demeure la rivière avec son réseau d’affluents, capable de faire circuler jusqu’à Paris, le vin, le bois et la pierre de taille, mais aussi les cuirs travaillés par les tanneurs qui demeureront jusqu’au XIXe siècle l’élite des négociants icaunais.